Chronique de la traversée

Chronique de la traversée

Apeuré, stressé, paniqué, anxieux et même courageux. Une mosaïque d’émotions et de sentiments non exhaustive me tiraille en ce moment. C’est comme ça depuis un certain temps.

Aucun test psychologique au monde, même ceux ayant atteint le plus haut score de standardisation, ne peut repérer l’état mental d’une personne qui doit quitter Carrefour pour se rendre au centre-ville, à Delmas ou à Pétion-Ville…
Débordement d’émotions et de sentiments. Un risque pour certains. Une obligation pour beaucoup. Une causette avec madame la mort pour tous.

Des tirs retentissent. Comme dans les films de guerre. La dame à côté de moi me presse la jambe gauche. Très fort. "Chauffeur, faites demi-tour ! " crient la plupart des passagers. L’élève derrière moi pousse un "Jésus" en decrescendo. Une choriste, peut-être. Moi, je reste tranquille au bord de la fenêtre. Apparemment tranquille. Surtout apeuré. Stressé. Anxieux. Je ne dis rien. Tout à coup, tout le monde se met à parler. Personne n’écoute personne. Parler pour cacher la peur. Parler pour tromper la mort. D’autres tirs. Silence. Une grande peur m’envahit. J’ai toujours eu peur du silence. Fils du bas peuple, j’ai toujours habité à proximité d’un marché, d’une église, d’un bar. J’ai vécu dans le bruit des querelles entre voisines, dans le vacarme des églises sans jours fériés, dans la cacophonie des haut-parleurs enrhumés des bars voisins.

Deux minutes plus tard, ils recommencent à parler. Plus fort. Deux minutes de silence sont une extravagance dans les transports en commun. Un regain d’énergie. Il y en a même une qui chante : « Non, jamais tout seul… » Un sexagénaire demande au chauffeur de s’arrêter. Il décide de rebrousser chemin. J’en ai la même envie. Je n’ai pas osé. Une dame ventripotente se met à injurier les saints. Elle conclut : « Je ne peux pas rebrousser chemin. Déjà deux jours que je n’ai rien donné à manger à mes deux filles. » Douleur! Pour elle, la traversée n’est pas un risque. C’est une obligation. On peut choisir de ne pas prendre de risque. L’obligation, elle, s’impose. Têtue comme la mort. La route sent la mort. Aucune "magie de voir grand" ne peut t’empêcher de penser à la mort lors de cette traversée. Je pense à Castera.

Je t’écris pour te dire
que je vis à fleur d’encre
dans une ville de béton armé
On tire lamentablement dans ma rue
Dire et déjà trop dire
le bonheur sous chloroforme

[...]

je t’écris pour t’apprendre
que j’ai longtemps parlé avec les poings
serrés
pour ne pas crier avec
l’horizon qui fait naufrage.

Trêve. J’arrive à Lalue. Je respire lentement. Ouf de soulagement éphémère. Je dois rentrer chez moi plus tard…

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Blondy Wolf Leblanc (Gabynho) 122

Mémorand en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti (FASCH-UEH), Gabynho est un acteur culturel très influent à Carrefour où il initie et coordonne "Festival Liv Kafou", "Semèn Jèn Ekriven Kafou" et "Week-end Poétique".

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3 Commentaires

  • Mardoché ETIENNE

    February 05, 2026 - 10:05:10 PM

    ???????????????????????????????????????????????? Chronique de la traversée de l'ombre de la mort

  • Jacques

    February 06, 2026 - 01:20:52 AM

    ????????????????????

  • Jacques

    February 06, 2026 - 01:20:52 AM

    ????????????????????