Le chauffeur : Tu es étudiant ?
Moi : Oui et non.
Le chauffeur : Oh ! Oui et non ?
Moi : Un long soupir…
Le chauffeur : Deux drones.
Moi : Comment ça, deux drones ?
Le chauffeur : J’ai failli laisser ma peau. Un grand bruit. Un nuage de poussière. Des corps sans vie. Tout ça en moins d’une minute… À quelques mètres de ma camionnette. J’ai ralenti à temps, heureusement.
Le chauffeur me parle avec une pointe de larme dans la gorge. Comme d’habitude, je joue le serein. Mets un clou sous mes fesses, je le coupe en deux. Je lève les yeux pour guetter de nouveaux drones. Je demande au chauffeur le bilan exact.
— Je ne peux pas contrôler. Moun yo krabinen, se plaint-il.
Soudain, j’ai eu envie de pleurer. J’ai les larmes faciles. J’ai faim, je pleure. Je n’ai pas d’argent, je pleure. Manuel est mort, je pleure. Nairobie est morte, je pleure. El Cocho embrasse la Nina pour la première fois, je pleure. Will Smith perd ses chaussures, je pleure. Il ne s’agit pas d’hypersensibilité. Ce n’est pas de la fiction. C’est de la vie qu’il est question. Oui, la vie. La vraie. De la mort aussi. La méchante. L’omniprésente. Ici, on ne marche plus avec nos cercueils sous les bras. On n’en a pas besoin. On n’enterre plus nos morts. On les brûle. Elle est si présente qu'elle passe inaperçue.
Je ne peux pas m’empêcher de penser à demain. Je dois répéter le même trajet. La même traversée. Un tête-à-tête avec la mort. Je ferme les yeux et je fais ma thérapie de poème.
Ici
c’est toujours avec un cadavre qu’on salue l’Aube
pour mémoriser nos douleurs
On s’allie
Et on tire au sort les bêtises
pour dissiper les fracas de nos gorges
Vaincre nos souffrances fraternelles
[...]
Me voici
rescapée de l’avenue deuil
Dans ce pays aux paupières lourdes
Fermé aux humains
Me voici ombre provisoire
poème sans porte de sortie [...]
(Jessica Nazaire)
Le chauffeur débite un flot de paroles sans point ni virgule. Il parle de son enfance à Martissant. Il parle de sa fille. Clara. C’est pour Clara qu’il doit se lever tôt et dormir tard chaque jour. C’est pour Clara qu’il doit affronter la mort chaque jour. Clara a de la chance, me dis-je en pensant aux Clara abandonnées que je côtoie chaque jour dans le cadre de mon travail. Aux Clara qui se prostituent pour un plat chaud. Aux Clara utiles seulement à augmenter les chiffres des ONG.
En descendant de la voiture, je ne peux pas m’empêcher de sourire. Le chauffeur n’a pas voulu toucher l’argent du transport. Lorsqu’on voit la mort de près, on devient altruiste.
Chronique de la traversée (2)

Blondy Wolf Leblanc (Gabynho) 123
Mémorand en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti (FASCH-UEH), Gabynho est un acteur culturel très influent à Carrefour où il initie et coordonne "Festival Liv Kafou", "Semèn Jèn Ekriven Kafou" et "Week-end Poétique".
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