J'ai toujours eu beaucoup de mal à me lever pour aller au boulot. Paresse ? Un peu. Je l'avoue. L'une de mes activités préférées : passer une soirée à picoler et faire la grasse matinée le jour suivant. Mais ces jours-ci, c'est surtout la traversée qui m'effraie. De Carrefour au centre-ville, plus de six (6) VAR à affronter. On n'est sûr de rien. On s'attend au pire. Tirs à hauteur d'homme. Balles perdues. Je me rappelle d'un petit texte que j'avais écrit pour exprimer cette idée.
Pòtoprens
chak tèt
se pwen aterisaj
bal Leta
fè kado
pou jwenn san
pou wouze laj li.
On marche en regardant le ciel afin de ne pas être surpris par un drone. C'est monnaie courante ces temps-ci. Des drones tuant à longueur de journée les civils qui ont le malheur d'être pauvres (pour reprendre Lyonel Trouillot).
"On fait la traque aux bandits. Dans la réalité, ce ne sont pas les bandits qui meurent. En tout cas, pas les chefs. Des civils qui ont le malheur d'être pauvres" (Lyonel Trouillot : source Ayibopost).
Heureusement, je ne suis pas le seul à devoir passer chaque jour par ce sentier infernal. On se sent rassuré quand d'autres personnes partagent son épreuve. Ici, on se serre les coudes dans le malheur. Des milliers de mères et de pères bravent ce danger tous les jours afin que leurs enfants ne crèvent pas de faim. De véritables héroïnes et héros. Souvent, ils sont obligés de faire la route à pied, à l'aller et au retour. Parfois, ils y laissent leur peau. Leurs corps donnés en pâture aux chiens.
Je n'arrive pas encore à trouver le bon rituel pour traverser avec moins de stress. Ce matin, j'ai essayé le slam. Abd al Malik, mon slameur fétiche.
Circule petit
Circule
Parce que sinon
Tu resteras petit
Même quand tu seras grand...
Je me suis senti plus motivé que calmé. Je m'impose des échéances que je vais remettre à plus tard une fois la tempête calmée. Je suis le plus grand procrastinateur de tous les temps, tout juste devant mon ami Tiadòch. À deux, nous formons le binôme le plus paresseux du monde.
L'adrénaline au paroxysme, je coupe les écouteurs. Pour faire passer le temps, je me suis mis à observer tout ce qui bouge à travers les vitres. Des cabrits maigrichons disputent une branche de cocotier sèche. Famine, criai-je à haute voix à mon insu. Devant ma stupéfaction, ma voisine rétorque : "Tu es jeune ! (J'ai 33 ans bien comptés. Je me sens vieux. Je n'aime pas quand on me traite de jeune.) Les cabrits mangent tout ce qu'ils trouvent lorsqu'ils ont faim. Ils peuvent se nourrir même de carton." Je n'ai pas répondu, sinon pas de façon audible. Un pays qui n'arrive même pas à nourrir ses cabrits. La vache ! Des tirs. Silence autour de moi. Je me touche machinalement. Je ne suis pas touché, heureusement !
Chronique de la traversée (3)

Blondy Wolf Leblanc (Gabynho) 125
Mémorand en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti (FASCH-UEH), Gabynho est un acteur culturel très influent à Carrefour où il initie et coordonne "Festival Liv Kafou", "Semèn Jèn Ekriven Kafou" et "Week-end Poétique".
1 Commentaires
ALMAZOR ANSYTO
April 17, 2026 - 11:02:06 PMPlus de films, tout est réel maintenant.