J’ai un amour particulier pour les incipits. Pour entrer dans un roman, l’incipit doit être en mesure de me faire rêver. Sinon, je claque la porte.
Il y a des journées qui semblent avoir un seul objectif : te laisser KO. Ce matin, je me suis levé à l’aube afin d’être à l’heure au bureau. J’ai voulu surprendre les petites voix féminines qui, impitoyablement, disent à tout bout de champ : « Gabynho, il n’est jamais à l’heure, non ». De Carrefour à Bois-Morquette, pour ceux qui savent, ce n’est pas une mince affaire. Mais bon ! À 5 h du matin, j’étais déjà sur la Grand-Rue à attendre le bus. Silence total. Les gens dormaient encore. J’ai dû utiliser la lampe de mon A15 (j’aime mon A15) pour éclairer mes pas et ne pas me faire lyncher par les chiens vagabonds.
Il était 6 h moins le quart quand enfin un bus pointa. Pas un vrai bus. Une tortue. Après avoir dégluti un bon jus blendé, il pourrait aller plus vite. À 7 h 10, le bus s’arrêta net au beau milieu de la rivière de la 5e Avenue. Panique totale. Tout le monde parle, invective le chauffeur. « Kochon mawon, ou pral pote m sou do w », lance mon voisin à l’intention du chauffeur. Je ne pouvais pas m’empêcher de rire en imaginant ce monsieur obèse d’environ 190 kilos sur le dos de ce malheureux chauffeur, tout maigrichon qu’il est. J’ai ri un bon coup pour vite me remettre à stresser à l’idée d’être en retard.
Quinze minutes plus tard, je fis un slalom risqué pour monter dans une camionnette qui ne voulait pas s’arrêter au beau milieu de l’eau pour ne pas s’éteindre. Ces vieux machins tombent en panne une douzaine de fois par jour. Arrivé au bureau, l’équipe était déjà partie. Galère.
À la pause, je file à toute tête vers « Livres Solidaires Haïti ». Les maisons de livres sont pour moi un exutoire. J’aime fouiller dans des piles de livres quand j’ai un trop-plein de stress. Fouiller sans but précis. Aucun titre en tête ni d’auteur particulier. C’est jouissif de découvrir un nouvel auteur, d’être happé par un titre, de faire des pauses pour lire des quatrièmes de couverture. J’aime par-dessus tout regarder les photos des auteurs. En regardant la photo, je peux commencer à imaginer l’œuvre. Généralement, j’ai tort. C’est le plus souvent tout le contraire de ce que j’avais imaginé.
À peine arrivé, je me suis lancé dans un corps-à-corps farouche avec les livres. C’est drôle comme les livres peuvent se montrer complaisants. J’arrivais avec ma colère en rut. Je voulais cracher ma rage sur les livres patiemment rangés, bien disposés à discuter, à comprendre ma peine. Sans dire bonjour, je cours directement vers le rayon en face de la porte. Des romans. Je les consulte avec frénésie. Ils tombent par deux, trois, six. Je les ramasse avec nonchalance. Et je tombe sur un titre qui ralentit ma colère.
J’avais du mal à lire le nom de famille de l’auteur : Sepúlveda. Une invitation au calme. J’ai pris le livre et couru vers l’incipit. J’ai un amour particulier pour les incipits. Pour entrer dans un roman, l’incipit doit être en mesure de me faire rêver. Sinon, je claque la porte. Je lis : « Le ciel était une panse d’âne gonflée qui pendait très bas, menaçante, au-dessus des têtes. Le vent tiède et poisseux balayait les feuilles éparses et secouait violemment les bananiers rachitiques qui ornaient la façade de la mairie. »
J’ai continué la lecture jusqu’à la vingtième page. Le Vieux qui lisait des romans d’amour (le titre du roman) a absorbé ma colère. Je suis devenu calme, serein, prêt à affronter la haine de J. Lire est apaisant. Plus apaisant encore quand on lit au milieu de beaucoup de livres. On se sent tout petit. Des millions de mots face à vous. Je regardais autour de moi tout en récitant tout bas la phrase de Monstesquieu : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé ».
Ma colère dissipée, je me suis mis à observer les autres lecteurs. Disons lectrices. Cinq. Elles jettent des regards furtifs, cherchant à deviner le titre de mon livre. Je fais pareil. C’est comme ça dans les maisons des livres, les lecteurs violent toujours l’intimité des autres. La lecture est une affaire intime...
0 Commentaires