Chronique de la traversée (4)

Chronique de la traversée (4)

Non, non, ce n'est pas possible. Cette phrase trotte dans ma tête durant tout le trajet, ce matin. Ce n'est pas possible d'avoir aussi peur de la traversée après tous ces mois d'expérience. Finalement, je conclus que l'on ne peut en aucun cas s'habituer au chaos. Notre chaos à nous est tellement flexible. L'habitude requiert du temps. Notre chaos change à tout bout de champ. Une pente fatale. Ici, on donne chair et os à l'expression « de mal en pis ». Aujourd'hui, ça va mal. Demain, ça empire.

Non, non, ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible d'être aussi minable, aussi dévastateur. Ce matin, à proximité de Samba Arena, j'ai cru pendant plusieurs minutes être le sujet d'une expérience métaleptique. Ils ont eu l'excès de haine nécessaire pour tout piller, écrabouiller, brûler sur leur passage. Même les morts n'ont pas été épargnés. Le « Rest in Peace » n'a plus sa place ici. Les cimetières sont devenus des théâtres de guerre. On aura besoin d'imaginations fertiles pour créer d'autres lieux de recueillement.

Non, non, ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible de villipender avec autant d'acharnement le centre psychiatrique Mars & Kline, témoin de plus de cinquante années de souffrance psychique, de discrimination et de résilience. Que dire de la Faculté d'Odontologie, de la Faculté de Médecine (fraîchement rénovée), de la Faculté de Droit et des Sciences économiques, de la Faculté des Sciences humaines, mon alma mater ?

Non, ce n'est pas possible d'infliger cela à un peuple. Ce n'est pas possible de contraindre plus d'un million de personnes à fuir leur maison, leur quartier, pour aller s'entasser dans des camps de déplacés dans des conditions d'insalubrité extrêmes. Je connais un site où plus de vingt personnes font semblant de dormir depuis plus de cinq cents nuits de suite sur des escaliers. Dans ces conditions, pléthore de femmes et de filles se prostituent pour des miettes. Des garçons se prostituent également. Ah, le peuple ! Il est pourchassé par les GA, rejeté par l'État et compté par les ONG. Ce ne sont plus des êtres humains avec une identité propre. Ce sont des numéros, des chiffres.

Ayant très peur, ce matin, j'avais tenté une conversation avec le motocycliste. D'habitude, ces chauffeurs sont très volubiles. En un rien de temps, ils peuvent te narrer des dizaines d'histoires, les unes plus débiles que les autres. Souvent, je n'entends que dalle, mais je réponds par des « O, sa w di m la... tèt chaje... monchè... mh ». Ce matin, le type ne me répond que par des monosyllabes.

Moi : Brother, eta sa nèg yo fè vil la ?

Lui : hunm

Un char arrive en face de nous. Je panique à la vue de ces soldats...

Moi : Yow... li p ap tire sou nou ?

Lui : Poze w non piti...

Il me répond avec un brin d'agacement dans la voix.

"Piti oui", il me dit. Mon orgueil de trente-trois ans a pris un sacré coup.

Lui : (Pour réparer ses dégâts, il se met à parler) Se chak jou wi moun ap pran bal nan blòk la.. chofè moto, machann pwomenen, ti malerèz. Kot bal pèdi ta pral pèdi jekwazandye l pou al ateri nan tèt moun sesi sela yo (poétique dis-je, decrescendo). Mwen menm se jou m wè m konte. Dayè m tou di moun lakay mwen si m mouri se fèt pou yo fè pou mwen.

Je pense au même moment à ce poème de Carl Brouard :

[...] Quand j’aurai claqué, mes chers copains,
ne pleurez pas,
n’écrivez point de plaintives élégies,
surtout, ne faites pas de vers In Memoriam.
Mais que ma tombe vous soit une taverne
où l’on chante,
où l’on se saoule,
et que le rythme mystique et sensuel d’une méringue
me berce dans ce moelleux hamac qu’est
le néant. [...]

Le chauffeur débite un flot de paroles. Il semble avoir envie de pleurer. Je n'entends rien. Quand on a peur, il est difficile d'être empathique. Il faut que l'on crée des espaces de parole dans le pays. Il y a beaucoup de bombes émotionnelles qu'il faut désamorcer au plus vite...

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Blondy Wolf Leblanc (Gabynho) 126

Mémorand en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti (FASCH-UEH), Gabynho est un acteur culturel très influent à Carrefour où il initie et coordonne "Festival Liv Kafou", "Semèn Jèn Ekriven Kafou" et "Week-end Poétique".

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7 Commentaires

  • GREGPHILE

    May 16, 2026 - 12:53:46 PM

    Ah, le peuple ! Il est pourchassé par les GA, rejeté par l'État et compté par les ONG. Excellent travail frère ????

  • Steeve Junior René

    May 16, 2026 - 08:48:01 PM

    Continuer à nous décrire une réalité inimaginable...merci pour ce récit

  • Anthony GUERRIER

    May 17, 2026 - 08:33:38 AM

    Moi, j’ai lu jusqu’à la dernière miette. J’ai imaginé aussi. Et ton texte m’a ramené, pendant un instant, avec une brutalité déconcertante, à ma propre responsabilité. Je travaille dans une ONG. Je connais, de près, cette réalité que tu peins sans maquillage. Ces chiffres qui finissent par remplacer des noms. Ces camps où l’on survit plus qu’on ne vit. Cette fatigue collective qui nous use jusque dans notre manière de parler, de regarder, d’espérer. Mais malgré cela, je m’efforce encore, dans mes petits “un pas après l’autre”, de rester convaincu que le sort des chrétiens vivants de ce pays m’importe au plus haut point. Que derrière les indicateurs, les distributions, les rapports et les tableaux, il y a des êtres humains qui saignent en silence. Ton texte ne cherche pas à embellir la douleur. Il la force à regarder tout le monde dans les yeux. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, l’une des formes les plus honnêtes de littérature haïtienne. Bon travail, Gabinho!

  • Wilgens JEUNE

    May 17, 2026 - 01:30:25 PM

    La Triste réalité de notre peuple

  • Anisson Dorvil

    May 17, 2026 - 03:00:24 PM

    Votre text témoigne d'une grande conscience sociale et d'une réflexion très profonde sur la souffrance du peuple haïtien.Vous ne décrivez pas seulement Une crise,vous exposez aussi les conséquences humaines, psychologique et sociales de cette réalité. C'est une pensée forte qui mérite d'être lue et partagée.continuez ce beau travail de réflexion et d'écriture mon frère.Respect ✌️????????

  • Anisson Dorvil

    May 17, 2026 - 03:02:22 PM

    Votre texte témoigne d'une grande conscience sociale et d'une réflexion très profonde sur la souffrance du peuple haïtien.Vous ne décrivez pas seulement Une crise,vous exposez aussi les conséquences humaines, psychologique et sociales de cette réalité. C'est une pensée forte qui mérite d'être lue et partagée.continuez ce beau travail de réflexion et d'écriture mon frère.Respect ✌️????????

  • Loubert JN MICHEL

    May 22, 2026 - 10:12:44 PM

    Texte sa replem lè nou tap desann lavil lè rive nan 27 nou t fè yon ti kanpe la koz t gen afwontman GA yo....