Chronique de la traversée (5)

Chronique de la traversée (5)

C'est peut-être imprudent, mais j'aime lire à l'extrémité des tap-tap. « M'as-tu-vu », diraient mes détracteurs. Ils n'auraient pas totalement tort. Je suis toujours dans l'excès. Je suis un peu exhibitionniste. J'aime quand les gens m'épient pour lire le titre du livre que je suis en train de lire : Gouverneurs de la Rosée, L'Espace d'un cillement, Veronika décide de mourir, La Vie en partage, Banal oubli, Le Nègre masqué, La Brute (quelques-uns de mes titres fétiches). J'aime exhiber mes livres comme mon ami Myson (Filozòf la) aime exhiber ses médailles de meilleur joueur du dernier concours de débat auquel il a participé. J'aime quand des inconnus me demandent d'y jeter un coup d'œil. Les livres attirent la bienveillance. Souvent, des gens me gratifient de larges sourires en me voyant lire. Des gens savent se montrer antipathiques aussi. Une demoiselle m'avait dit un jour, avec dédain : « Pourquoi tu ne cherches pas un vrai boulot au lieu de rester là à lire des trucs qui te feront sombrer dans la folie à l'avenir ? » Oui, beaucoup de gens pensent que lire avec boulimie est une porte ouverte sur la démence.

En tout cas.

Ce matin, lors de la traversée, j'ai rencontré des auteurs très intéressants cogitant sur une thématique qui m'intrigue depuis des semaines : la fragilité. Tous les matins, je fais l'expérience de la fragilité. Un matin — je revois l'image par intermittence depuis —, je me suis retrouvé à jouer à la marelle pour ne pas piétiner huit corps d'hommes en train de se consumer à la rue Mgr Guilloux. Un autre matin, à la rue Champs-de-Mars, j'ai vu de mes propres yeux des chiens qui se disputaient le corps d'un jeune homme. Quelle fin !

Je côtoie tous les jours des hommes, des femmes et des enfants qui font l'expérience de la fragilité au quotidien. Des gens amputés, non-voyants, tétraplégiques, qui ont été contraints de fuir leur maison pour s'installer dans des camps de fortune, dans des conditions inhumaines.

Être fragile, malade, faible physiquement, âgé, dans un monde qui exige la performance à tout bout de champ, est un péché capital. La vie est une jungle, il faut être dans le rang des forts pour espérer survivre. C'est une course contre la montre, le rebours lancé, il faut tout faire pour réussir. Il faut être performant H24. Il faut être strong, dirait le motivateur sans motivation.

Ici, si on est en situation de handicap, très avancé en âge et orphelin, si on vit avec une maladie chronique, si on est fauché, c'est la qualification directe pour le cimetière des anonymes. Dans ce monde, pour avoir une place, il faut être fort. Sinon, on est foutu. Au retour du boulot, j'ai failli piétiner un cadavre. Un homme de 68 ou 69 ans environ. Il a été atteint d'une balle à la cuisse. Il ne pouvait pas se déplacer rapidement lorsque le concert de cartouches s'est déclenché. Tout le monde avait pris la poudre d'escampette. Lui ne pouvait pas. Il était trop fragile. Le chauffeur de moto qui volait à son secours s'est retrouvé vite dans l'obligation de le déposer pour mort afin d'éviter d'être atteint lui aussi. Quelle fin !

Pour ne pas pleurer, je marmonne un petit poème de Mahmoud Darwich.

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N'oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres,
pense aux autres.
(N'oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d'eau,
pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N'oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.(Certains n'ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : « Que ne suis-je une bougie dans le noir ? »)

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Blondy Wolf Leblanc (Gabynho) 127

Mémorand en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti (FASCH-UEH), Gabynho est un acteur culturel très influent à Carrefour où il initie et coordonne "Festival Liv Kafou", "Semèn Jèn Ekriven Kafou" et "Week-end Poétique".

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