Ar Guens Jean Mary, écrire depuis la frontière

Ar Guens Jean Mary, écrire depuis la frontière

Pour sa 23e édition, placée sous le signe de « L'art est vivant contre la mort », le Festival Quatre Chemins a retenu trois lauréats pour son programme de résidence. Parmi eux, le poète et dramaturge haïtien Ar Guens Jean Mary s'est installé à Anse-à-Pitres, ville frontalière du Sud-Est, du 3 septembre au 3 octobre 2026, pour y écrire des nouvelles. Pour lui, créer est un acte de survie : une manière de remettre en circulation les vies que l'oubli menace.

Le thème n'est pas un slogan décoratif pour ce poète-dramaturge installé à Jacmel : toute son œuvre repose sur une conviction, celle que la création est un acte de survie, un moyen de remettre en circulation des vies que l'oubli menace.

Ar Guens Jean Mary se définit d'abord comme poète, mais son parcours déborde largement le recueil. Licencié en Sciences de l'Éducation, il poursuit actuellement un Master 2 en Gouvernance éducative à l'Institut Universitaire des Sciences. Cette double appartenance, entre monde de l'éducation et monde des lettres, n'est pas anodine : elle nourrit un rapport à la transmission et à la parole partagée que l'on retrouve dans ses ateliers d'écriture.

Sa bibliographie poétique compte cinq recueils. Le Nil noir de la vallée blanche paraît en 2017, suivi de À la poésie blessée par balles en 2019 et de En plein cœur du Je en 2021. S'y ajoutent La bouche du poète n'est pas un anus ordinaire, titre-manifeste qui dit assez le refus de la préciosité, et Nage libre, à paraître aux Éditions Atlantiques Déchaînées. Il écrit aussi en créole haïtien : son livre Wòch se premye pwen m voye deja a reçu en 2022 le Prix international de l'invention poétique, décerné lors du Festival Mai.Poésie de l'association Balisaille, en Martinique, et a été salué par la critique haïtienne.

Ce travail de la langue s'est ouvert très tôt à d'autres scènes. Ancien boursier du Festival Quatre Chemins en 2020, il a obtenu en 2021 le 2e Prix Normandie du concours international Chansons sans Frontière. En juin 2023, la bourse UNESCO TRANSCULTURA lui a permis de représenter Haïti au 40e Marché de la Poésie, aux côtés de poètes des Caraïbes anglophones. Depuis 2023, il collabore avec le Festival Théâtre de l'Université Laval, auprès d'artistes sonores et visuels.

C'est peut-être avec l'opéra que sa voix a pris la plus grande ampleur. Avec la metteuse en scène hongroise Franciska Éry et le compositeur britanno-chinois Alex Ho, il a coécrit Étape par étape (Step by step), présenté à l'Opéra Comédie en 2023 avec les chanteurs et musiciens de l'Opéra Orchestre National Montpellier Occitanie, puis SEISME. Cette seconde œuvre, nominée au Prix Digital FEDORA 2022, a été jouée à l'Opéra Montpellier en 2024. Auteur du texte et slameur, il y prête sa voix à un dispositif immersif où les mots, projetés en mapping sur les murs, dialoguent avec la musique, la lumière et le design sonore. Le poète n'y est plus seulement celui qui écrit : il est un corps parlant dans l'espace.
Son écriture dramatique a été consacrée en 2025 : il est lauréat du prix ETC Caraïbe pour Sueur Anonyme, texte francophone lu en novembre 2025 au Théâtre Aimé Césaire, en Martinique, dans une lecture dirigée par José Exélis, avec quatre interprètes et un accompagnement musical de Jeff Baillard. La pièce était programmée en lecture aux Zébrures d'Automne, à Limoges, en septembre 2026. La même année, l'Organisation internationale de la Francophonie lui a accordé la bourse « Soutien à la mobilité des artistes et à la circulation des biens » pour Le procès d'Émilie Schrödinger, un projet consacré aux migrations allemandes en Haïti à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Là encore, il s'agit d'aller chercher une histoire peu racontée, de lui donner des visages.

Tous ces chantiers répondent à une même poétique. Sa démarche naît, dit-il, « des voix qu'on n'entend plus, des anonymes que l'Histoire abandonne ». Il parle d'une « parole fragile mais obstinée », de textes qui explorent « les gestes brisés du quotidien et les traces que le temps grave dans la chair ». Théâtre, poésie, opéra, chronique d'opinion : autant de manières, dit-il, de « parler au monde sans crier », de dire ce qui dérange sans élever la voix. Son écriture se veut un pont « mince mais obstiné » entre la solitude et la foule, entre les histoires que l'on tait et le présent qui exige qu'on les raconte.

• Les méduses d'Anse-à-Pitres : la nouvelle comme geste politique

C'est dans cette ligne que s'inscrit le projet mené pendant la résidence. Les méduses d'Anse-à-Pitresest un projet d'écriture et de recherche consacré à la nouvelle, cette forme brève qui a longtemps traversé la littérature haïtienne avant d'être reléguée dans l'ombre du roman. L'ambition est double. Littéraire, d'abord : redonner à la nouvelle sa densité politique et poétique, en faire un récit capable de saisir un geste, un regard, une colère rentrée, et d'en faire un monde.

Politique, ensuite, mais sans slogan : par la présence plutôt que par le discours.

Le choix du lieu en est la clef. Entre 2024 et 2025, l'auteur fréquente assidûment Anse-à-Pitres lors d'ateliers d'écriture créative menés avec des organisations de Thiotte. Il y a découvert une réalité du Sud-Est qui n'apparaît presque jamais dans les médias ni dans la littérature contemporaine, alors que l'imaginaire collectif reste aimanté par Port-au-Prince. S'installer dans cette ville frontalière, où s'entrelacent commerce, migration, tensions politiques et solidarités ordinaires, c'est déplacer le centre de gravité du récit national et écrire depuis la frontière, là où les identités se frottent, se négocient, se blessent et parfois s'inventent. Les objectifs étaient précis : approfondir l'observation de terrain, recueillir des récits de vie, comprendre les dynamiques humaines qui structurent la ville, puis transformer cette matière en fictions courtes, à la fois drôles et tragiques, traversées par l'amour, la colère populaire et la condition féminine. Il s'agissait, selon ses mots, d'écrire sans trahir ni caricaturer, pour dessiner une autre cartographie sensible du pays, où la boue, la fatigue et la lutte quotidienne n'effacent pas le rêve d'habiter dignement le monde.
Le mot « méduses » porte plusieurs strates. C'est d'abord la créature marine, translucide, portée par les courants mais capable de brûlure : douceur apparente, puissance cachée. C'est aussi Méduse, la Gorgone dont le regard pétrifie. L'auteur rappelle qu'avant la malédiction, elle était une jeune femme, devenue monstre par une violence subie. Son regard peut alors se lire comme un renversement : celle qu'on voulait réduire devient celle qui arrête, qui fige, qui oblige à voir.
Il rattache cette figure aux lessivières et aux Madan Sara de la ravine sous le pont frontalier, silhouettes souvent anonymes du paysage économique, invisibles aux discours dominants. Si l'on soutient leur regard, écrit-il, quelque chose en nous se transforme. Le projet repose sur cette tension entre fragilité sociale et force symbolique, entre invisibilité apparente et pouvoir de révélation. Et comme dans le mythe, il faut un détour, un miroir, pour approcher sans trahir : l'écriture doit être ce miroir, attentive à ne pas pétrifier celles qu'elle évoque.

En choisissant la nouvelle et la frontière, Ar Guens Jean Mary prolonge ce qu'il fait depuis ses premiers recueils : refuser l'effacement. Dans un monde saturé de bruit, son art est un art de l'attention, et c'est là que son travail rejoint le thème de cette édition. Écrire les vies que l'on ne regarde pas, c'est affirmer qu'elles comptent, et que l'art, tant qu'il les nomme, reste vivant contre la mort.

John Stanley Saint Pierre

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La Rédaction 284

Kafounews

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