L'innocence volée

LCP: Richard Pierrin

Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné.


Jean Ziegler

Insoutenable. Révoltante. Cette nuit là. Elle était. Oui, elle est et, de fait, elle restera collée à ma mémoire. Dans ma quête de sensibilité permanente et d'outils pouvant me placer comme avant-gardiste dans une société ostracisée comme la mienne, j’ai passé quelques jours au fond d'une petite maison longée dans une ruelle historique de Port-au-Prince. Vaillant. Quiconque n'a jamais entendu parler de « Massacre de la ruelle Vaillant » vient de louper une longue page dans l’histoire des crimes collectifs commis par le régime dictatorial de François et Jean-Claude Duvalier. Derrière les quatre murs me retrouvant depuis des jours, j'entends des marchandes ambulantes héler leurs produits du matin au soir. De leurs voix plaintives. Peut-être s’agit-il des femmes abandonnées à leurs sorts par leurs maris. Des femmes qu’on décrit dans la sociologie haïtienne, à tort ou à raison, comme des Poto-Mitan.

Pour moi, comme pour tous mes camarades-frères avec qui je partage le même toit depuis des mois, la route menant vers le bien-être collectif est barricadée. Des barricades dressées contre les honnêtes gens. Contre les paysans, force motrice de l’économie nationale. Contre tous ceux et toutes celles issus des classes populaires et laborieuses haïtiennes. Habituellement, mes camarades-frères et moi nous prenons toujours le plaisir à parler d'Haïti dans toutes ses facettes. Très contradictoires sont certains de nos débats. Mais, une nuit, celle que je porterai sous ma peau, je me retrouvais seul sur un petit matelas jeté dans le salon, question de revisiter certaines de mes lectures. Peu avant, j'ai vu, sur le net, des photos d'un enfant, vêtu d’un t-shirt trouillé comme un tamis, sous les bottes d'un policier. Des armes de guerre pointées en sa direction. Quelle douleur !

La nuit débutait sur une triste note. Une mauvaise nouvelle ! Un enfant de huit ans a été maltraité par des agents de la police pour avoir participé dans le « dechoukay » d'une boutique où l'on vend du pain pour des riches. Vite, je pensais à Hilarion, ce personnage mythique et respectueux du célèbre roman Compère Général Soleil de Jacques Stephen Alexis, écrivain haïtien assassiné par les sbires de François Duvalier. Hilarion, un homme honnête doté d’un bon cœur, jeté en prison pour avoir volé un pain parce qu'il avait « grand goût » (un homme crève la faim). Comment placer sous les bottes et sous les armes de guerre un enfant de huit ans qui avait faim comme Hilarion et/ou Jean Valjean ? Ah ! l'humain est capable du pire, me suis-je toujours dit dans mes réflexions sur l’homme générique. Quand ça va mal dans mon pays, je m’accroche uniquement à mes textes pour apaiser ma douleur. Fuir la peur qui me hante. Regarder les temps que j’ai perdus. Les temps qu’ils ont volés.

J’ai toujours considéré mes livres comme un tribunal : roman, nouvelle, essai, poésie. Tout ce qui peut faire surgir ma sensibilité. Me blesser et me guérir à la fois. Oui, comme un tribunal dans lequel je pourrais- double paradoxe- assister à la condamnation d’un juste par un grand criminel de la basoche. Pff ! Ce que je vous dis, en vérité, en vérité, en vérité, est vrai. Nous vivons ici dans le paradoxe le plus absurde. Pour cette nuit, dans le tribunal, je me permettais de relire un roman, Celles qui attendent, de l’écrivaine franco-sénégalaise Fatou Diome. Le texte touche de plein fouet les conditions des femmes africaines, spécialement les Sénégalaises subissant le poids du patriarcat. Celles qui gémissent dans la grande misère provoquée. Un roman qui nous conduit dans la douleur engendrée par l’émigration des fils d’Afrique vers l'Europe. De la grande traversée de l’Atlantique où des milliers d’immigrants ont péri.

La nuit bougeait un peu son corps, jetant ainsi ses grêles de froid sur les toits des maisons. Des gingerbread. Des chiens en concert. Dans mon quartier, l'électricité se raréfie comme l’est le pain noir dans les quartiers populaires d’Haïti. Pour moi, comme pour les gens de même origine sociale que moi, mon portable est ma petite bibliothèque à moi. Après la lecture de Fatou Diome, c'est à Brigitte Giraud de prendre siège sous mes paupières. Vivre vite , c'est un voyage dans le clair-obscur de la vie. Ce récit limpide, écrit à la première personne, je prends plaisir à le lire pour sa sensibilité. C'est une série de questionnements sur la vie. Sur le destin. Sur nous-mêmes. Bien que triste toute la trame, mais c'est un livre qui tente de nous dire que la vie est une course, et que le temps est la limite de celle-ci. Vivre dans l'absence de ceux qui nous ont devancés est une lourde peine qui se tient à portée de nous. Dur, est de voir que nous sommes appelés à vivre au conditionnel passé. « On aurait eu telle justice, si on avait choisi X ou Y »…

Tant qu’il se fait tard, mes paupières se rétrécirent. Début de lecture d’un nouveau texte malgré tout. Cette fois, c’est le dernier né de l’anthropologue Français Emmanuel Todd. « La défaite de l’occident ». Après lecture d’une cinquantaine de page où l’auteur expose les 10 surprises de la guerre Russo-Ukrainienne, le sommeil m’appelle plus fort. A ce stade, j’accepte.

Pour une énième fois, je passais mon temps dans mes livres. Quel cœur content ! Mais, vite, mon sourire est effacé par la force des choses. Lorsqu’on vit dans un pays comme le mien, ravagé par la guerre fratricide et la pauvreté, on n’a plus le droit de sourire pour longtemps. Cette leçon, je l’ai apprise au fil des catastrophes vécues.

Dans le tribunal, je n’avais pas entendu plaider la cause de cet enfant de huit ans humilié la veille au soir pour avoir voulu, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, manger comme tous les riches du pays. Mes livres, le tribunal, n’ont pas pu me faire comprendre pourquoi quatre policiers avaient pointé leurs armes de guerre en direction d’un enfant « grand goût ». L’humain ? Ah ! « Il est capable de tout ». Je m’interroge sur la raison de passer une nouvelle nuit au tribunal sans être en mesure d’épargner un enfant de huit ans des secondes de l’indignité humaine. Est-ce que nous sommes encore l’Homme moderne ? L’homme lumière ? Demain, à mon réveil, dès l’aube, me suis-je dit, je prendrai les armes… pour les autres enfants « grand goût ». Les armes ? Pourquoi pas l’amour ? Mais, que peut-on faire avec l’amour devant tous ces kalachnikovs ?

Au fur et à mesure, j’interroge le pourquoi des choses. J’ai vite compris qu’il ne me faudrait pas toute une vie pour comprendre qu’un enfant est l’œuvre de la plus belle innocence humaine. Si demain est devenu meilleur, c’est dans la justice et dans la justice sociale que NOUS aurons tous à habiter.


Wilder Sylvain

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La Rédaction 220

Kafounews

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